Situation révolutionnaire en Tunisie: Une tentative d’explication

English translation available soon.
“La révolution est l’oeuvre des utopistes, l’après-révolution appartient aux pragmatiques.”

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Ex-blogger and social activist. 4 comments

Saturday, January 15th, 2011


Ce texte a été écrit avant les récents developpements qui ont vu Ben Ali fuir son pays en direction de l’Arabe Saoudite.

Il est de coutume, lorsque des analystes étrangers tentent de traiter de cette partie du monde que l’on appelle tantôt le “monde arabe/musulman”, tantôt la région MENA, de la décrire comme hors de l’histoire, engloutie dans une atonie sociale et politique inexpugnables, due à des caractéristiques culturelles communes intrinsèques qui trouvent surtout leur origine dans la religion dominante. C’est l’argument du fameux despotisme oriental (dans sa variante islamique), aux explications fondamentalement anthropologiques, et qui voudrait que ces sociétés choisissent délibérément ce que La Boétie appelait la servitude volontaire. L’argument ne résiste évidement pas à la plus sommaire des analyses historiques. Cette région, du moins après la seconde guerre mondiale, est en effet celle qui a peut-être connu le plus de changements politiques et sociaux, allant des mouvements de libérations, en passant par les coups d’État à répétition et des expériences (souvent désastreuses) de socialisme, pour finir par être à son tour touchée par la vague de néo-libéralisme économique qui en transforma profondément les structures étatiques et sociales. Il n’en reste pas moins que la période d’ébullition politique (entre 1945 et la moitié des années 70) fut rapidement suivie par une longue règne de pouvoirs absolus (individuels, familiaux ou de clans) et répressifs, réussissant à occulter à l’œil de l’observateur (interne ou externe), souvent trop paresseux pour aller au-delà de la façade politique, de profonds changements sociaux.

Les observateurs (et les politiques) étaient d’autant peu préparés à analyser les récents événements en Tunisie qu’ils avaient pendant longtemps pris la fâcheuse habitude de ne suivre l’actualité politique et sociale de cette région qu’à travers le seul prisme de l’Islam et de l’islamisme. Voilà que des manifestations à caractère d’abord sociale, que l’on croit au pire circonscrites et ponctuelles, secouent un pays que l’on présentait à la fois comme un modèle de réussite économique et sociale, et comme le modèle presque parfait d’un régime politique autoritaire et fermé où l’État a presque complètement annihilé la société, se muent en une révolte ouverte (et peut être une révolution) contre un pouvoir politique vieux de presque trois décennies et que l’on croyait à l’abri de toute contestation politique ou sociale. Une révolte échappant à tout contrôle politique, non-suspecte d’être d’instigation islamiste, et dont le mot d’ordre semble être aussi simple que politiquement redoutable : ‘Assez !’ les réactions tardives et hésitantes des chancelleries occidentales ne sont probablement pas étrangères à cet élément de surprise qui prit tout le monde de court.

Une révolution ne se décrète pas, elle a sa propre dynamique; à l’image d’un film dont on regarde le déroulement sans pouvoir l’arrêter ou en changer le scénario, c’est une expérience quasi-mystique de ce que Michelle Foucault1 appelait le moment historique de ‘’volonté collective absolue’’. Au vu des événements en Tunisie, et tout en courant le risque de ne pas rendre service aux révoltés de Sidibouzid à une ère où les mouvements de masse ‘non-teintés’ et échappant au contrôle des officines secrètes sont suspects, il se pourrait que l’on soit tous les témoins à un de ces rares moments historiques pendant lesquels la volonté du peuple trouve sa plus haute et radicale expression. La révolte de Sidibouzid pourrait bien être la première révolution authentique de ce nouveau millénaire. Mais les révolutions sont des phénomènes d’autant plus difficiles à étudier et à analyser qu’elles constituent une très rare anomalie historique. Theda Scokpol dans son célèbre State and Social Revolutions est, à mon opinion, celle qui a produit la meilleure (du moins au niveau méthodologique, car il faut bien apprécier les approches marxisantes des années 80 pour être d’accord avec ses conclusions) étude empirique2 comparée des révolutions, leurs facteurs explicatifs, leurs résultats en relation avec la structure de l’État, etc. La révolution est à distinguer des simples émeutes et de la révolte, et parmi les révolutions, il faut aussi distinguer les révolutions politiques où une élite est remplacée par une autre, et les révolutions sociales où le changement de l’ordre politique conduit à des changements profonds et fondamentaux de la structure sociale. Ainsi, la révolution de 1952 en Egypte qui ne fut à l’origine qu’un coup d’État militaire ayant aboli la monarchie, acquit son caractère révolutionnaire par les changements profonds qu’elle introduit dans les rapports de classes au sein de la société égyptienne. Inversement, ce que la propagande officielle au Maroc appelle la révolution du Roi et du peuple (sic) en 1952, ne fut guère plus que le remplacement de la dominante classe des colons français par la classe de la haute bourgeoisie urbaine qui étendit sa domination sur l’État et les autres classes sociales. Scokpol identifia 4 facteurs ayant un impact sur le déclenchement des crises révolutionnaires : (1) la structure sociale de l’État ; (2) la pression internationale ; (3) les effets internationaux de démonstration3 et (4) les relations de classe. S’il est manifestement trop tôt pour préjuger de l’issue de la révolte en Tunisie ou de la nature du régime ou des nouveaux rapports sociaux qu’elle pourrait engendrer, l’on pourrait néanmoins se hasarder à une tentative d’esquisse d’analyse en appliquant le cadre de Scokpole revisité à l’aune des réalités de ce nouveau siècle. Le facteur de l’effet d’entrainement comme explication de la situation révolutionnaire en Tunisie peut être confortablement exclu, et celui de la pression internationale minimisé. En effet, Il est difficile de voir dans la récente révolution au Kyrgystan, les révolutions politiques de salons en Géorgie ou en Ukraine, ou même dans la récente révolte iranienne ou les protestations en Egypte une quelconque influence directe ni sur la psychologie de la masse tunisienne, ni sur le discours politique, encore moins sur les forces politiques en Tunisie. Si effet d’entrainement est à observer, il appartient le plus vraisemblablement au future ; la révolte en Tunisie pouvant entrainer les pays limitrophes et à comparable structure sociale dans des mouvements semblables (on en distingue dores et déjà les prémisses avec les émeutes de ces dernières semaines en Algérie). L’influence des éléments internationaux est, quant à elle, à minimiser. La Tunisie est un pays ayant des relations presque normales avec ses voisins et ses partenaires, n’a pas connu de guerres depuis son indépendance, est réputé pour être le plus à l’abri de l’internationale islamiste, ne souffre pas d’un désavantage comparatif énorme quant à son système politique (Si le régime tunisien est parmi les plus autoritaires du monde, il partage cette caractéristique à des degrés divers avec les autres systèmes politiques de la région) et a su, au moins en apparence, se préserver de toute idée politique venant de l’extérieur. Même la crise économique qui frappe la région, à l’instar du reste du monde, est partagée avec le reste des pays de la région, et il était même entendu que l’économie de la Tunisie offrait des gages de résistance à ce genre de crise (la croissance économique en Tunisie n’a que très légèrement baissée ces deux dernières années). Demeure alors les structures sociales de l’État et les relations de classe pour expliquer la situation révolutionnaire en Tunisie, d’autant plus que l’idéologie (du moins l’idéologie formalisée) semble jouer peu de rôle. L’on peut dire, paraphrasant Weber, que l’État tunisien, dans sa version Benalienne des trois dernières décennies, est un État crée par et au service de l’appareil de sécurité. Cette classe de bureaucrates nouveaux, gérant de multiples services de sécurité et une vraie armée d’informateurs, a supplanté la classe de bureaucrates traditionnels sur laquelle s’était appuyé Bourguiba pour construire l’État tunisien moderne. Contrôlant étroitement la vie économique, sociale et politique du pays, cette nouvelle classe a marginalisé aussi bien la classe des hommes d’affaires empêchant l’introduction de réformes économiques nécessaires surtout en ce qui concerne la nouvelle économie de l’information, ainsi que la classe des élites politiques et intellectuelles laissant l’État face à face avec la masse des manifestants sans intermédiaires politiques ou sociaux. La classe militaire fut elle aussi largement affaiblie et marginalisée, d’où son atonie et son hésitation à intervenir dans la crise actuelle afin de préserver un ordre qui ne servait aucunement ses intérêts. Mais c’est probablement les nouvelles relations de classe, ou plutôt l’apparition d’une nouvelle classe sociale que le pouvoir connaissait mal et tardait à mettre en place des stratégies de contrôle à son égard, qui a probablement conduit à la présente crise et éventuellement à l’effondrement du régime. Si Marx considérait les chômeurs comme l’armée de réserve du capitalisme, la nouvelle classe de chômeurs déclassés en Tunisie (et pas seulement, cet élément étant commun à tous les pays du Maghreb) se caractérise par sa jeunesse et son niveau d’éducation élevé. C’est probablement la première fois dans l’histoire que le chômage frappe aussi massivement la frange de la société la plus jeune et la plus éduquée (la Tunisie ayant l’un des meilleurs systèmes éducatifs de la région), sans que la structure économique ne soit capable de l’absorber, et sans que les structures de l’État ne soient en mesure de la contrôler. Il s’agit en effet d’une vraie classe de déclassés (que l’on retrouve aussi dans des proportions comparables et avec des niveaux d’éducation variables au Maroc et en Algérie) avec ses codes, ses institutions et surtout une réelle conscience de sa situation. L’on pourrait alors dire que le régime tunisien fut paradoxalement victime de sa volonté de créer une classe moyenne plus large et plus forte pouvant le protéger contre l’islamisme, sans pour autant être capable de fournir la structure économique et organisationnelle permettant son élargissement.

Si la comparaison en termes de structures sociales peut légitimement se faire entre la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, le mystère du ‘’pourquoi la Tunisie ? et pourquoi maintenant ?’’ fera à n’en pas douter l’objet de passionnantes études et d’analyses dans un futur proche. On se limitera ici à relever les éléments de différences entre ces pays, sans que cela n’ambitionne au statut d’explication scientifique crédible. Le degré d’autoritarisme, et l’absence du moindre soubresaut de société civile différentie dans une certaine mesure la Tunisie des autres pays du Maghreb où le pluralisme politique, avec toutes ses faiblesses, est plus expressif et où certaines institutions sociales se chargent de gérer, ou du moins de canaliser, certaines problématiques sociales (je pense ici en particulier à la problématique du chômage des jeunes diplômés au Maroc et comment la gauche socialiste s’en était emparée depuis les années 90 permettant d’en canaliser l’expression, et comment l’État a pu la gérer en tolérant, sans les reconnaitre, les multiples associations de diplômés chômeurs). La relative autonomie de la classe des affaires au Maroc (l’Algérie vit toujours son post-socialisme d’État aidée en cela par ses réserves en hydrocarbures), comparée à son homologue tunisienne, permet à l’État de l’associer à la résorption de centaines problématiques sociales (Au Maroc par exemple, au lendemain des attentats terroristes de 2003, le secteur privé s’est associé à l’État dans une tentative de résorption du problème de l’habitat insalubre) et au contrôle de la classe ouvrière. Enfin, la relative marge de manœuvre accordée à la société civile (associations des droits de l’homme, associations de développement local, etc.) permet à l’État au Maroc et en Algérie de trouver des interlocuteurs sous contrôle réalisant la mission de médiation avec la société. Pour résumer, il est possible de supposer que le régime tunisien a été principalement victime de sa structure politique fermée et hautement sécuritaire, et de son ambition d’élargir la classe moyenne sans s’offrir les mécanismes économiques et sociaux permettant de réaliser ce changement social.

La révolution est l’œuvre des utopistes, l’après-révolution appartient aux pragmatiques. Il est aujourd’hui encore prématuré de préjuger de l’issue de cette crise révolutionnaire, encore moins de la nature de l’éventuel régime politique qui y succédera. Les révolutions sont souvent suivies par une lutte politique, plus ou moins violente, pour le pouvoir où se sont les forces les plus organisées et bénéficiant des plus forts soutiens internes et externes qui triomphent. Osons au moins espérer que la situation actuelle débouchera sur de réels changements sociaux et politiques en Tunisie, et surtout que les autres régimes du Maghreb et de toute la région en tireront les leçons qui s’imposent : que la structure politique doit suivre les changements sociaux en cours dans le sens de plus de liberté politique, plus de démocratie, plus d’équité économique et sociale et plus d’attention aux besoins des catégories les plus défavorisées de la société.

1: Voir les écrits de Michelle Foucault sur la révolution iranienne ici.
2: Scokpol a étudié les révolutions française, russe et chinoise, le Japon, l’empire Prusse et la Grande-Bretagne étant des cas contrôles où la révolution a échoué.
3: Ceci se réfère à l’effet de contagion induit par des événements qui se sont produits ailleurs dans le monde. À titre d’exemple, la démocratisation de l’Iraq ayant un effet d’entrainement automatique sur les autres pays de la région, fut un des arguments des néoconservateurs pour légitimer l’invasion et l’occupation de ce pays.

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Posted on Saturday, January 15th, 2011

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4 comments on “Situation révolutionnaire en Tunisie: Une tentative d’explication”

  1. Bonjour,

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    Cordialement


  2. Tu t’es exprimé mieux que moi mais grosso modo, c’est le degré d’autoritarisme et la relative indépendance du monde économique qui sont parmi les plus grandes différences entre le Maroc et la Tunisie.
    Je pense que ce serait un autre facteur qui déclencherait l’énervement de la population au Maroc, lequel ? je ne sais pas


  3. Certainement la probable perte du Sahara sera un stimuli révolutionnaire indéniable. Faut aussi voir dans quelle mesure la remontée des revendications identitaires (en l’occurrence l’amazighité) peuvent contribuer à une situation de crise révolutionnaire (personnellement, je ne le crois pas). Sinon, je pense que dans le cas du Maroc, la classe moyenne est trop restreinte et doit tellement au régime qu’elle ne peut entrer en révolte contre lui (ne parlant même pas de la classe des affaires), et la classe ouvrière historiquement trop faible et éclatée pour représenter un danger réel. Le grand risque pour le régime, à mon avis, vient de la classe paysanne (son allié historique) et son exode de plus en plus massif vers les faubourgs des grands centres urbains, échappant aux stratégies de contrôle mises en place par le régime. C’est pourquoi la révolte au Maroc, si elle venait à éclater, sera plus violente et destructive..


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