Maroc : La tentative révolutionnaire du 20 février, ou l’avortement par préméditation

Avant la lecture de ce billet, il faudra d’abord tenir compte que mon pessimisme n’est pas issu d’une analyse empirique ou théorique mais d’un simple constat de la société marocaine. Cette analyse est alors doublement biaisée : en ma qualité de marocaine, je suis dans l’incapacité de porter un regard étranger dont découlerait une meilleure […]

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Widad Damia is a student of political science and a writer. 9 comments

Thursday, February 17th, 2011


Avant la lecture de ce billet, il faudra d’abord tenir compte que mon pessimisme n’est pas issu d’une analyse empirique ou théorique mais d’un simple constat de la société marocaine. Cette analyse est alors doublement biaisée : en ma qualité de marocaine, je suis dans l’incapacité de porter un regard étranger dont découlerait une meilleure objectivité. Et que, de la nature de mes conditions, je ne peux apporter de vérification scientifique des raisons que j’annonce.

Les événements survenus récemment en Tunisie ont une faible probabilité d’avoir lieu sur notre territoire pour les différences institutionnelles, de formes de régimes et les répercussions de celles-ci sur notre société.

Pour l’expliquer, ce billet tentera donc de dresser la liste non-exhaustive des raisons pour lesquelles la tentative du 20 février sera une tentative avortée au Maroc. Cet écrit n’aborde que les mobilisations internes –ou en l’occurrence la léthargie sociale – et de quelques réalités sociales, et ne tient en aucun cas compte des prises de positions ou influences que pourraient avoir quelconque acteur institutionnel international dans cette lutte, car je considère que ces éléments de soutien ou au contraire, de mutisme de la scène internationale que l’on a observé jusqu’aujourd’hui ne vont strictement pas modifier la trajectoire des évènements, ou du moins, ne touchent que les relations diplomatiques, très peu susceptibles d’altérer les mobilisations par le bas.

La détermination des mobilisés tunisiens ou égyptiens pour contrer leurs régimes n’est plus à refaire. Pendant ce temps, une « marche de l’amour » est organisée en faveur du roi marocain, dont la personne se confond avec le chef d’Etat et du symbole du gouvernement. Les marocains, plus catholiques que le Pape, auraient, si la marche avait eu lieu, encouragée les révoltes sociales chez les peuples voisins tout en rappelant leur « amour » à Mohammed VI.

Et comme chacun le sait, on trouve toujours des raisons rationnelles aux amours abstraits.

Si Lénine, Hitler, Mussolini ou les rois de France durant des périodes stables, ont bénéficié de l’allégeance de leurs sujets ou citoyens, dans chacun des cas, ces allégeances ont été motivées par des raisons concrètes. D’une part, dans les cas de régimes totalitaristes (nazisme, fascisme…), les appareils de l’Etat monopolisaient parfaitement les canaux communicationnels -connus pour être des germes des mouvements dissidents- et maîtrisaient la révolte sociale par la violence.

D’autre part, les rois et leur allégeance, ont constamment fait l’objet d’un renvoi d’ascenseur vers la noblesse, l’aristocratie ou la bourgeoisie pour des raisons diverses (économiques, pour le maintien de la sécurité civile, dépendance fiscale…). Ce chapitre complexe de l’influence des élites sociales dans les dynamiques des sociétés européennes peut être maladroitement résumé à un échange de bons procédés.

Et je ne saurai situer le Maroc dans aucun des deux cas. Bénéficiant d’une relative liberté communicationnelle –mal utilisée, ceci dit-, et d’aucune rétribution pour leurs allégeances, l’ «Amour » des ces individus au roi doit trouver son explication ailleurs.

La machine communicationnelle royale est une des bases de la stabilité monarchique. Puisque la notion de gouvernement chez les marocains est entièrement distincte de la personne du roi, et que ce dernier ne ferait pas parti de l’appareil étatique corrompu, le roi bénéficie automatiquement d’une continuité d’allégeance en cas de révolte anti-gouvernementale et la machine communicationnelle poli sa réputation. Et face à un gouvernement « pourri » et « intéressé », le roi devient l’alternative idéale et personnalise l’espoir.

La communication royale ne cesse d’alimenter l’image du « roi des pauvres » à travers des déplacements dans les hôpitaux, des inaugurations d’écoles, distributions de fournitures scolaires aux plus démunis… Des déplacements relayés quasi-quotidiennement sur les JT populaires.

D’autre part, le monarque ne prend parole que lors de discours officiels, protège sa vie privée et est très rarement l’initiateur de réformes perçues négativement par le peuple, comme il est le cas dans les régimes républicains où les dirigeants sont des personnes profanes pouvant faire à tout moment l’objet de critiques de la part des médias ou de spécialistes de la politique, notamment lors de réformes impopulaires.

Je ne remets pas en cause l’image du « roi du peuple », mais la répercussion que cela a sur le peuple marocain, en termes de léthargie sociale.

Contrairement à Hassan II, au pire perçu comme un despote par les dissidents, au mieux comme un tyran « qui a raison », Mohammed 6 bénéficie de l’approbation de ses sujets. Bien plus grave que cela, il constitue, à travers sa popularité et son statut de prince des musulmans et héritier légitime du trône, une alternative, voir le Messie qui sauvera le peuple en cas de gaffes gouvernementales. Aussi, les marocains les plus répressifs quant aux libertés individuelles et à l’émergence d’une jeunesse agnostique ou non pratiquante, attendent du monarque de remettre dans le droit chemin, par le biais de la violence, les brebis égarées.

Par opposition au régime tunisien, où Benali est une personne profane, les dirigeants tunisiens ont réussi à se maintenir au pouvoir grâce aux techniques de clientélisme et au rôle crucial du RCD, qui constitue un lien social entre politiques et peuple tunisien. Comme l’avait révélé certains documents Wikileaks, le régime tiendra en place tant que l’appareil d’Etat continuerait à maintenir une certaine satisfaction sociale et économique, une fois cette satisfaction rompue, les individus ne verront plus d’utilité au régime et se révolteront contre le dictateur.

Comme en Tunisie, au Maroc, les réalités sociales sont facilement objectivées. La population parle constamment de corruption, d’injustice, de système éducatif défaillant. Même apolitiques, les individus sont capables d’exprimer leur vision désenchantée du régime marocain, mais ne se révolte pourtant pas.

Pourquoi donc cette léthargie ?

Au « Roi Populaire », s’ajoute la notion religieuse fataliste. La fatalisme proposé, et enseigné explicitement dans l’Islam empêche toute prise de position et cultive le contentement et la sobriété. Les croyants, même insatisfaits de leurs destins, accepteront l’injustice, car peu importe les injustices, la vie terrestre n’est qu’un passage vers l’autre vie, éternelle et paisible.

Ici, je renvoie les plus curieux à la sociologie des religions. Notamment le travail de Weber à propos la réforme protestante comme facteur de l’émergence du capitalisme.

Tous ces facteurs, religieux, royal, de l’exception du régime marocain, conduisent le peuple à un apolitisme téméraire.

Et enfin, si l’on constate les révolutions survenues durant l’Histoire, elles ont été engendrées par des conditions matérielles où la pression d’une élite sociale désireuse d’améliorer son sort économique. Or les classes supérieures ou la bourgeoisie marocaine n’a pas d’intérêt particulier à se mobiliser puisque, agissant en simples homo oeconomicus, ces élites sont entièrement satisfaites.

Si l’on épuise le répertoire d’actions des anciennes révolutions ou tentatives de mobilisations, on en vient à conclure que le Maroc a toutes les chances de se contenter de son sort et surtout aucune raison pour vouloir se révolter contre le régime incarné par la personne du roi, même si les individus ont très bien objectiver leurs conditions.

Cela dit, j’espère avoir mesuré mon ignorance, et manqué de ce fait d’autres répertoires d’actions, d’autres conditions matérielles ou sociales et voir mes compatriotes mobilisés.

Pacifiquement vôtre.

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Posted on Thursday, February 17th, 2011

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9 comments on “Maroc : La tentative révolutionnaire du 20 février, ou l’avortement par préméditation”

  1. Vous aussi, vous avez été victime de la désinformation et de la propagande du régime :
    – Le mouvement 20 Fevrier ne veut PAS la chute du régime, a l’instar de la tunisie ou l’egypte.
    – Le mouvement 20 Fevrier est POUR la monarchie
    – Le mouvement 20 Fevrier est pour une reforme constitutionnelle est une migration vers une monarchie parlementaire

    Et à terme si la monarchie Alaouite veut perdurer, c’est la seule voie de reforme qui lui reste.

    Cordialement


  2. Je ne sortirai pas dans la rue le 20 courant pour protester car je suis un citoyen satisfait de l ensemble des resultats des travaux herculeens entrepris partout au maroc depuis l avenement de SM au trone –
    Toutefois , je souhaite voir les responsables a Rabat satisfaire rapidement une partie des revendications des manifestants pour maintenir un equilibre sain entre le pouvoir et les gouvernes , equilibre sans lequel les opposants politiques jetteraient le pays aux loups (. N’en plaise a’Dieu)-
    Apres tout, un peu plus de libertes et de droits ne font du mal a personne ni aux gouvernants , ni aux gouverne’s . Si d autres gouvernements et regimes des autres pays democratiques avaient accordes a leurs peuples ces droits et ces libertes que revendiquent aujourd hui notre jeunesse, pourquoi les pouvoirs s opposeraient-ils a leurs voeux , a moins qu on ne soit myope pour perpetuer ces demonstrations !
    Allaah yahdiina llii fiih alkheir liblaadnaa –


    • Personne ne veux renverser la monarchie. Si la monarchie doit tomber un jour, ça se fera par les urnes après un processus réfléchi, pas dans le chaos d’une manif’. Personne n’a intérêt à faire tomber le roi et personne ne le revendique actuellement (à part le cheikh Yassine…et encore!).

      Mais ceci étant, ceux qui gouvernent doivent rendre des comptes. Et la monarchie exécutive qui se cache derriere une légitimité divine et une sacralite, c’est fini! Le roi doit être un symbole, ni plus ni moins. Ils faut de la compétition pour le rôle du chef de l’exécutif, pas une aristocratie déconnectée des réalités de ce monde qui passe son temps en vacances, ou a vivre la vie de château sur le dos du contribuable!

      Si tu est satisfait de la manière dont M6 gouverne le pays et le représente, tu a tout les droits de militer pour l’élire démocratiquement à un poste au sein du gouvernement. Moi je préfère les candidats plus éloquents et ne vivant pas dans une bulle.


      • ……………….. rendre des comptes!!!!! :-) La monarchie Marocaine est une cleptocracy et SA Majesté est a la tête de se régime corrompu.


  3. Trois jours seulement nous sépare du jour « J » au Maroc, le 20 février des groupes de jeunes internautes marocains appellent à une manifestation pour étaler en public leurs doléances notamment le droit à l’emploi, à l’éducation à la santé mais aussi des remèdes urgents aux maux sociaux qui rongent la société comme la corruption, le clientélisme, l’injustice, en d’autres termes, un peu plus de démocratie, de justice sociale et d’égalité des chances. Pour moi personnellement ce sont là autant de doléances tout à fait légitimes dans un pays qui aspire à la démocratie et à l’ouverture. Contrairement à la Tunisie, à l’Egypte, l’Algérie ou la Libye, au Maroc les jeunes ne cherchent pas à renverser le régime, le Roi Mohammed 6 est tellement populaire, que ce sont ces mêmes jeunes qui appellent à manifester qui prennent la défense de la monarchie et du roi. A leurs yeux si le Maroc est en train de changer c’est bien grâce au Roi Mohammed 6 qui aspire à faire de son royaume une vraie démocratie, cela prendra le temps qu’il faudra, mais c’est sur la bonne voie. Le reste ce n’est que du baratin et de la zizanie.


  4. Est-ce qu’un seul moment j’ai évoqué quelconque sentiment anti-monarchique? Que ce sentiment provienne de mon opinion ou de celle du mouvement 20Feb? Non.

    Je ne fais que dire que les raisons de la non-mobilisation réside, en partie, dans le statut du roi et de la monarchie, et non qu’ils sont négatifs sous tout point de vue.


  5. Si j’ai bien compris le message, c’est dommage le peuple marocain est pas assez éveillé ni spolié pour vouloir se révolter en même temps que ces voisins… drôle d’argumentaire…
    Un compatriote qui lutte pour les liberté dans son pays mais qui ne surf pas sur l’actualité régionale pour déstabiliser une monarque éclairé et précipité une jeunesse inculte et ‘youtubisée’ dans la rue aux côté de l’extreme gauche et des islamistes !


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